chez moi
Dans les coulisses du temps d'un prof



Une oeuvre de Marseille Photo


13h00
BTS Hôtellerie. Épreuve restauration. M'en fous, j'suis prof de Tourisme.

5 heures ? Je suis vert.

Les cinquante-cinq étudiants sont assis alignés comme à la parade, stressés comme si c'était leur vie qui allait se jouer là. Ce qui pourrait bien être le cas.
Le bruit d'une salle d'examen c'est tout particulier, fait du clic des stylos, de l'odeur de l'angoisse qui tâche les dessous de bras, j'passerai pas dans les rangs, des zips de trousses trop garnies, au cas où, ce qu'ils ne savent pas c'est que nous les profs on s'en fout des couleurs, on va au fond, peu importe la forme, et de toussotements discrets qui déchirent quand même un silence studieux en passe de s'imposer. Ils ont les sujets, ça y est !, le papier vibre déjà sous leurs doigts fébriles, bientôt tourné et retourné jusqu'à l'écornement. L'écrivain en moi se soulève, on n'abîme pas le papier. Chaises que l'on tire, stylos que l'on repose avec énervement, pieds qui se croisent et se décroisent sans jamais trouver la bonne position, je ne peux pas parler de silence. Même si nous sommes quatre surveillants à essayer de le leur imposer en faisant de grands yeux au moindre chuchotement. Les gros yeux pendant cinq heures ça fatigue, c'est notre tonneau des Danaïdes. Qu'ai-je fait mon dieu pour mériter ça ?, pourquoi me punir ? Se pourrait-il qu'il y en ait un qui triche ? Et si j'en vois un, admettons, un con, une conne qui croit qu'on ne voit rien, qu'a peur de se louper, pour moi ce ne serait pas de pot car qu'est-ce que je fais ? Je la/le prends par la peau du cou et je l'amène chez le proviseur pour une dégradation immédiate, cassé, barrée de rouge sur tous les registres de l'éducation nationale ? Beurk ! Mais si je me tais, je deviens coupable. Mais j'aime pas les cris. Mais ça ne serait pas juste pour les autres. Je bugue. Et je m'en fous, je sais que je ne dirai rien et qu'un coup de canne suffira.   13h25 Le bruit de la chaise d'école que l'on tire sous ses fesses m'inspire. C'est comme une pétarade dans le silence (relatif) de la salle d'examen. On ne s'y attend jamais ! et ça fait sursauter à tous les coups. Faut être quand même sacrément flemmard pour ne pas soulever sa chaise ? A leur âge ? Avec autant d'énergie. S'ils en employaient ne serait-ce qu'un millième à faire autre chose que grincer leur chaise, j'arrêterai de faire des bonds.    13h33 Sur leurs bureaux, la trousse accessible d'un simple geste, à croire qu'ils sont handicapés, la main comme une grue direct sur l'objectif comme le surligneur dont on se fout et qui nous emmerde puissance n. La plupart portent des messages ou les autocollants de leur dernier coup de coeur. Pas mal des gribouillis qui ont du apaiser leur auteur, mieux vaut écrire que tout garder dans sa tête. La bouteille d'eau, un pur effet de leur génération. Je ne me souviens pas de flotte sur les tables des années soixante-dix. On bossait comme des chameaux, et fallait pas trop pisser. Pareil pour le paquet de biscuit, on leur a appris les ravages de l'hypoglycémie. Des genre BN framboise, j'adore, ou Petit Écolier en portions individuelles. Je ne peux pas leur en demander, je suis prof, ils me lyncheraient. Deci-delà une barre carrément énergisante avec (petits) fruits entiers à teneur garantie en vitamine C ? et rien pour la mémoire, pas de phosphore qui traîne.

 

Paquets de Kleenex, calculatrices, stylo efface-conneries, pour faire court ils ont sur leur table un matos qui leur en demande deux pour s'étaler, sous le papier brouillon qui s'amoncelle, j'ai une pensée soudaine pour les arbres.

 

 

13h44

 

J'aime les heures 1212 ou 2121 ou 2222. C'est grave docteur ? Ca n'a rien à voir avec 1344 mais j'attends avec impatiience le 1414. En plus, ça voudra dire que ça avance.

 

Dans une salle d'examen, il y a de brefs instant de profond silence. Mais de ceux d'une armée qui rampe vers le camp ennemi. Car très vite crépitent les stylos que l'on pose, les règles que l'on tire, les chaises qui couinent, les feuilles que l'on tapote pour faire de beaux tas, à croire qu'ils font exprès de le faire tous ensemble. C'est comme la ola au stade Vélodrome.

 

Certains étudiants sont cependant d'une grande discrétion. Angoissante même. Elle est absorbée par la même feuille depuis un long moment et pas un bruit ne lui a échappé. A peine celui de son pantalon quand elle décroise sous les jambes sous l'effet probablement d'un début de réponse.

 

 

 

13h55

 

A peine une heure que je suis là. Sniff. Je ne peux pas encore dire que je m'emmerde, j'écris, et je vois bien qu'on me regarde, comme d'hab, mais je sens que ça ne va pas tarder. Encore quatre heures.

 

Il y a 33 filles et 25 garçons. J'ai recompté quatre fois, je suis sûr de moi. Tiens, je vais voir combien il y en a d'affichés sur la porte.

 

 

14h15

 

Je ne peux pas passer cinq heures à regarder la pendule ! C'est fou comme le temps devient plus long. J'ai l'impression qu'il n'avance pas. Et si je continue à la regarder, je suis sûr qu'elle pourrait s'arrêter et me laisser là dans cette salle d'examen pour l'éternité. Argh ! Faut plus que je la regarde. Faut plus que je sache lire l'heure pendant cinq heures ! Et dire que pour les étudiants qui composent, il passe à toute vitesse. On n'est pas dans le même espace-temps. Je suis leur extra-terrestre.

 

Il y en a une qui souligne tout bien, en utilisant toutes les couleurs de son stylo quatre mines. J'ai jamais réussi à écrire avec ça. Pas fiable, trop gros et pas assez d'encre. Je me demande ce que va penser le correcteur de ce déluge polychromique.

 

Lui réfléchit en mâchouillant le capuchon de son stylo, qui ne l'a pas fait ? Elle mime de sa main l'intolérable concentration à laquelle elle est soumise. Ses doigts comme des serres, elle cherche la solution.

 

 

14h combien ?

 

J'ai du couper mon portable, plus de batterie, donc plus d'heures sous la main, où je vais les choper ? C'est long et je ne sais même pas si ça avance vite. C'est long comme un jour sans baise. Comme un départ en vacances, je suis pressé d'arriver, je vais m'endormir. Je dors déjà.

 

Personne n'est encore allé aux toilettes ?

 

Ce qui raccourcit le temps : l'intérêt pour l'action, la concentration sur la tache, le stress, la joie.

 

Ce qui le ralentit : l'envie d'avoir déjà fini, l'attente impatiente, l'ennui, la souffrance, le guet.

 

 

15h00

 

J'en ai passé deux, en reste trois. Que c'est long, et je ne suis même pas à la moitié.

 

En sortant, je vais chez Leclerc, j'ai besoin de PQ, ça urge. Du sucre, des biscottes. Qu'est-ce que je vais manger ce soir ? Un steak, non, pas envie. Du poisson mariné au citron ! Voilà ! Un grand saladier rien que pour moi, à m'en faire péter la sous-ventrière, à ne plus pouvoir avaler une bouchée de plus, pour oublier cette foutue journée. J'aime ça le poisson cru, j'en suis dingue. Je sors à 18h00. Si tout va bien dans le ramassage et le tri, j'y suis à 20, et à la maison pas avant 19h30 vu les bouchons. Et ça va pas être la tarte pour me garer. Mais tant pis, faut que je fasse les courses. Le frigo est vide et j'ai déjà attaqué les réserves.

 

L'eau sur les tables, ça doit être pour décorer. En deux heures, je n'en ai pas vu un seul boire. Remarque j'écris, je ne risque pas de les voir. Ce que je suis censé faire.

 

Ça commence à sentir le phoque. La salle n'est pas assez grande, peu de fenêtres ouvertes, début juillet à Marseille, la chaleur monte terriblement. Les odeurs de vêtements propres se mélangent à celles des glandes sudatoires. Pas encore de négligé, je croise les doigts. Et je vais prendre l'air sans rien demander à personne. Merci ma canne.

 

 

?

 

Quelle heure il est maintenant ? Je suis sûr que ça ne fait même pas dix minutes de passées. C'est déjà ça, mais ce n'est pas assez. Bon dieu, que c'est long.

 

J'ai failli éternuer ! Je me suis retenu au dernier moment. Mais c'est pas sain.

 

Combien de temps passe-t-on à attendre dans une vie ? Ça doit être faramineux, genre des années, autant que le temps qu'on passe à dormir. Je suis sûr qu'il y en a même qui attendent toute leur vie.

 

Ça commence vraiment à sentir le renfermé. Mais pourquoi ont-ils fermé les portes ? Je suis bon pour un mal au crâne. Tiens, je vais faire un tour, et ouvrir la porte.

 

 

16h00 approche.

 

J'ai passé la moitié, enfin.

 

Des signes de déconcentration parcourent la salle, regards au plafond, têtes que l'on gratte, feuilles qui pèsent lourd, changement de stylos, quelques vidanges accompagnées, des reniflements. L'atmosphère est de plus en plus confinée. Tant pis pour eux, je vais reprendre l'air !

 

 

16h30

 

Je reviens d'un café. Encore une heure trente, ça se tire. Je vois Leclerc au bout du tunnel. Désormais il y en a plus de fait que d'à faire. Et tout à l'heure je vais aller pisser, ça fera cinq minutes occupées.

 

Marrant, j'ai comme l'impression de faire tache quand je vois comme mes collègues scrutent chaque étudiant.

 

 

16h40

 

Que dix minutes ? Mais qu'est-ce que c'est long ! Jamais ça ne va s'arrêter. Je suis bloqué dans le temps, comme un enfer mais en pire. Ils nous ont raconté qu'il y avait des grills et des fourches, mais à mon avis l'enfer est une vaste salle d'attente, sans rien à lire. Juste attendre que ça finisse, sans jamais savoir quand, un mince espoir qui te garde en vie.

 

 

17h00

 

Encore une heure, la pire.

 

Ça s'agite dans la salle, il ne leur reste plus beaucoup de temps. Il va bientôt être l'heure de se relire, encore quelques minutes et on va déclencher le compte à rebours : " il vous reste une heure, il vous reste trente minutes, plus que dix minutes, c'est fini, posez votre stylo".

 

Quelques nuages cachent le soleil, l'air sent la fin de journée. Une étudiante a besoin de feuilles, il enlève ses lunettes pour se masser les yeux, elle relit l'énoncé au cas où elle soit passée à côté de la vraie question, il tapote l'air satisfait la ramette de feuilles qu'il a noircie. Et ça pue de plus en plus. Je suis sûr que je suis bon pour deux efferalgans.

 

Dernière ligne droite. Les dés sont déjà jetés, mais il est encore temps de grappiller des points en changeant un mot, mieux, un chiffre. Le bruit qui domine est celui de la feuille tournée.

 

 

17h15

 

C'est long, si long. Plus que quarante-cinq minutes. Normalement l'heure fatidique devrait commencer à échauffer les esprits, jetant son ombre sur le devoir pas encore bouclé. La fin de l'épreuve est imminente. Qu'est-ce que je serai content quand ça va s'arrêter !

 

 

17h30

 

Il y a un huluberlu de la direction qui est venu me dire à moi, va savoir pourquoi, qu'une étudiante handicapée a droit au 1/3 de temps supplémentaire et que si elle n'a pas fini, il faut que l'un de nous reste pour la surveiller ?! A deux mètres du pot de miel ! J'y crois même pas. Jamais. A 18 pétantes, je stoppe. Et je vais voir où elle en est. Elle est handicapée de quoi au fait ?

 

 

17h35

 

275 minutes passées. En manque 25 et le compte est bon. Pour un condamné à mort, c'est pas bésef, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Encore trop. Sans compter la tiers machin chose au premier rang.

 

  

 

- 20

 

Elle me redemande du papier brouillon ? Mais elle le bouffe ou quoi ?! Et il serait peut-être temps qu'elle se relise. Bizarrement aucun n'a fini, et dieu sait comme ils sont pressés de sortir.

 

Mon rythme ? 1,6 pages de l'heure. Moins qu'une tortue.

 

 

- 5

 

Et encore 10 minutes, ça se finit à 05. Dire que l'un d'eux devra rester jusqu'à 19h40. En tout cas, ça ne sera pas moi, j'ai dit que je devais voir mon kiné. C'est comme ça et pis c'est tout. J'en peux plus. Probablement comme elle qui se lève pour aller déposer son oeuvre. 

 

 

Epreuve terminée.

 

"Posez votre stylo".

Ainsi cinq heures sont passées. Je suis enfin à quelques centimètres de la ligne d'arrivée. J'en retiens plein d'ennui, et l'occasion de le décrire, quelques leçons sur la relativité du temps et la certitude que quels que soient mes efforts, jamais je n'aurai prise sur lui. A moi d'en faire autre chose qu'un simple interlude.




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